À l’occasion de la 4ᵉ édition de la Semaine de l’Avocat, qui se tient du 27 juillet au 1er août 2026 à Bobo-Dioulasso, le Bâtonnier de l’Ordre des avocats du Burkina Faso, Batibié BENAO, a répondu aux questions de Justice Infos Burkina. Il revient sur les objectifs de cette édition consacrée à la sécurité juridique des affaires, sur les consultations gratuites offertes aux populations, sur la digitalisation de la profession, ainsi que sur les défis sécuritaires et institutionnels du Barreau. Interview.
JIB : Quel est l’objectif principal de cette édition organisée par le Barreau ?
Le Bâtonnier, Batibié BENAO : La Semaine de l’avocat est une activité du Barreau au cours de laquelle, une semaine durant, les avocats vont vers les justiciables, pompeusement appelés « clients ». Le « client » dans notre jargon renvoie à celui qui demande protection. En principe, ce sont les clients qui viennent vers les avocats dans leur cabinet. Mais au cours de la semaine de l’avocat, c’est le Barreau qui va vers les populations, vers les potentiels clients, vers les justiciables. Il s’ouvre à eux et se fait découvrir en vrai, car généralement, ce que beaucoup savent de la profession, c’est ce qu’ils voient dans les films et les romans.

Cette année, l’activité sera placée sous le signe du rôle de l’avocat dans la sécurité juridique des affaires. Qui parle de développement, parle des affaires. Et qui parle des affaires, parle de leur sécurité juridique. Les affaires se déclinent dans un environnement juridique déterminé et ont besoin d’être sécurisées au plan juridique. Si cette sécurité est négligée, cela peut impacter négativement la vie, voire la survie de l’entreprise. Le Barreau va outiller les avocats afin de prendre en charge, au mieux, ce besoin de sécurité juridique des affaires. Bobo-Dioulasso est toute trouvée car, comme vous le savez, c’est la ville industrielle et économique de notre pays.
JIB : En quoi l’intervention d’un avocat permet-elle de prévenir les conflits plutôt que de les résoudre une fois portés devant les tribunaux ?
Le Bâtonnier, Batibié BENAO : Attendre qu’un problème naisse, qu’il soit porté devant les juridictions, et alors seulement se mettre à rechercher un avocat, c’est courir un très grand risque, pour toute personne physique ou morale. Dans la justice, il y a beaucoup d’aléas, de telle sorte qu’il est préférable de chercher à prévenir les sources de litiges ou de conflits.
Justement, l’avocat, dans sa fonction de conseil, est le mieux placé pour fournir des conseils avisés propres à prévenir les difficultés qui peuvent surgir dans la vie des entreprises. Cette prévention se manifeste en général à travers les conseils qu’il donne, l’orientation juridique, le montage juridique, etc. Il prend en considération non seulement le court terme, mais aussi le moyen et le long terme. Cela évite à celui qui entreprend de prendre des risques inconsidérés.
Mais dans nos pays, beaucoup pensent que les avocats sont des bagarreurs qu’il faut contacter seulement lorsque tout est compromis ou presque… C’est peut-être vrai aussi que les avocats ont parfois pu en donner l’air, mais il n’en est rien du tout. Certes, une fois le problème né, l’avocat assiste ou représente pour le succès des prétentions devant les juges étatiques ou les arbitres. Mais le mieux, c’est toujours de chercher à prévenir, et on peut y parvenir par le recours aux avocats pour demander conseil ou soumettre des actes à rédiger toutes les fois que ceux-ci ne relèvent pas de l’attribution exclusive d’autres professionnels.
JIB : Cette semaine prévoit-elle des consultations juridiques gratuites destinées à rapprocher l’avocat de la population ?
Le Bâtonnier, Batibié BENAO : Oui. Les 30 et 31 juillet, au niveau de la salle de conférence de la Chambre de commerce de Bobo-Dioulasso, il y aura des équipes dans la cour qui vont recevoir les populations qui le souhaitent et qui auraient des préoccupations à soumettre à des avocats. Elles seront reçues et des conseils leur seront donnés.

Bien avant cela, nous allons, le 29 juillet, aller vers l’université pour échanger avec nos petits frères et nos petites sœurs qui souhaitent embrasser la profession d’avocat. Nous allons discuter à bâtons rompus et il leur sera prodigué des conseils afin qu’ils se préparent au mieux au métier d’avocat. Ce sera à l’Université Nazi Boni de Bobo-Dioulasso.
JIB : Quel message adressez-vous aux petites et moyennes entreprises qui hésitent parfois à recourir au service d’un avocat ?
Le Bâtonnier, Batibié BENAO : Je sais qu’à première vue, beaucoup se disent qu’un avocat n’est pas à leur portée en termes de coût. Ce n’est pas tout à fait exact. Il faut comparer ce que l’on dépense pour une prestation au risque juridique que l’on évite par le bénéfice de cette prestation. Certes, le risque n’est pas une chose matérielle que l’on peut toucher, et de ce fait on peut le minimiser ou le sous-estimer. Et chercher à économiser en recourant à des personnes non qualifiées, c’est courir de graves risques, parfois au moment où on s’y attend le moins.
Je vois des annonces même aux feux tricolores où des gens prétendent donner du conseil ou rédiger des actes… mais qui se bornent à pomper des actes sur Internet. Et c’est lorsqu’un problème se pose que les entreprises se rendent compte qu’il n’y a plus de solution.
Aller vers les avocats, c’est important, parce qu’ils ont l’expérience de la pratique juridique en plus d’être de bons juristes. L’expérience du contentieux donne aux avocats une longueur d’avance dans le conseil. Ils sont au fait des sources de litiges et des solutions que les juridictions étatiques et arbitrales ont apportées. Donc ils s’en inspirent dans le conseil et l’assistance. C’est donc un investissement utile et nécessaire.
JIB : Quels sont aujourd’hui les principaux défis du Barreau ?
Le Bâtonnier, Batibié BENAO : Nous sommes confrontés à un défi à la fois interne et externe. En interne, il s’agit d’encadrer les avocats qui deviennent de plus en plus nombreux. Ce n’est plus le Barreau famille d’il y a 10-20 ans. Il faut travailler à renforcer les capacités des avocats, parce qu’un avocat doit être techniquement compétent. Le Barreau veille aussi à ce que la discipline soit préservée sur le plan déontologique et éthique.
Vis-à-vis de l’extérieur, le défi, c’est la compétitivité et la concurrence sauvage.
Compétitivité, parce que nous exerçons désormais dans un cadre communautaire, voire continental, avec la Zlecaf qui va bientôt se déployer sur tout le continent africain. Il faut continuellement renforcer les capacités juridiques des avocats et leur imposer de se former aux nouveaux outils de gestion des cabinets.
Concurrence sauvage, dans la mesure où il y a en plus ceux que j’appelle les défenseurs officieux non identifiés, cachés quelque part, qui prennent des actes qu’ils savent interdits mais qui s’essaient à contourner la loi par des artifices déloyaux. Ils font des incursions dans le périmètre de la défense et c’est généralement lorsque le justiciable est coincé que nous en sommes saisis, sur le tard… Ce sont des défis qui doivent nécessairement nous mobiliser si nous voulons une justice et une défense de qualité

JIB : Quel regard portez-vous sur la collaboration entre les avocats et les autres acteurs de la chaîne judiciaire, greffiers, magistrats, notaires et huissiers ?
Le Bâtonnier, Batibié BENAO : Nous avons d’excellents rapports en ce moment avec les juridictions, avec les notaires, les huissiers de justice, avec les greffiers ; il n’y a absolument aucun problème. Il en va de même avec les forces de défense et de sécurité, notamment la police judiciaire, la gendarmerie et la Garde de sécurité pénitentiaire. Nous avons les meilleurs rapports en ce moment.
JIB : Aujourd’hui, l’intelligence artificielle transforme progressivement les professions juridiques. Le Barreau du Burkina Faso s’y est-il préparé ?
Le Bâtonnier, Batibié BENAO : Le Barreau du Burkina Faso est très préparé, et est parmi les barreaux africains les plus avancés dans ce domaine. Rien que l’année dernière, j’ai conduit une délégation d’une trentaine d’avocats en Belgique, à HEC Liège, pour une formation certifiante sur l’intelligence artificielle dans le secteur juridique. Nous avons eu des formations théoriques et pratiques, et visité concrètement des entreprises d’intelligence artificielle au Luxembourg et en Belgique.
En mars dernier, nous avons signé une convention avec JurisprudenceCC, une solution d’intelligence artificielle alimentée spécifiquement avec des sources de droit africain. Le Barreau a pris un abonnement au profit de tous les avocats du Burkina Faso, qui peuvent l’utiliser. Nous travaillons aussi à mettre en place une plateforme par laquelle les avocats vont pouvoir échanger les écritures virtuellement et en faire la preuve devant les juridictions. Si nous sommes plus de 400 aujourd’hui et 500 dans deux ou trois ans, on ne pourra plus toujours courir dans Ouagadougou ou Bobo-Dioulasso, ou jusqu’à Sarfalao, pour remettre des conclusions. On peut déjà le faire à travers les plateformes.
L’intelligence artificielle ne pourra point représenter l’avocat, mais elle pourra remplacer les avocats qui ne sauront pas s’en servir. Nous n’avons donc pas le choix.
JIB : Quel rôle les avocats peuvent-ils jouer dans l’amélioration du climat des affaires et l’attractivité des investissements au Burkina ?
Le Bâtonnier, Batibié BENAO : Ils doivent jouer un rôle de vecteur de sécurité juridique. Armés de leurs compétences techniques, ils doivent pouvoir donner des conseils pointus à leurs clients, assurer la rédaction des actes qui relèvent de leurs compétences, et contribuer, aux côtés des juges, à donner des lectures juridiques avisées dans le règlement des conflits. Ils doivent aussi encourager le recours à l’arbitrage et vendre le pays aux investisseurs, sur le plan de ses potentialités juridiques comme des garanties de sécurité juridique et judiciaire.

Quand un investisseur envisage de déposer ses valises dans un pays, deux choses au moins l’intéressent essentiellement : la sécurité juridique et l’attractivité fiscale. S’il sait qu’en cas de malentendu dans l’exécution de son investissement, il aura affaire à une justice indépendante et crédible, animée par des hommes et femmes de droit compétents, il aura confiance et viendra. Mais s’il a des raisons de penser qu’il n’y a pas de sécurité juridique, que la jurisprudence n’est pas lisible, qu’aujourd’hui le juge décide A et demain, sur la même question, décide B, cela peut lui faire peur. Le rôle des avocats, c’est donc de rassurer, et pour rassurer, il faut être soi-même assuré.
JIB : Dans le contexte sécuritaire actuel, quelles difficultés rencontrent les avocats dans l’exercice de leur fonction ?
Le Bâtonnier, Batibié BENAO : Je voudrais saluer les sacrifices des éléments des forces de défense et de sécurité sur le théâtre des opérations. Certaines juridictions qui avaient cessé d’exister ont repris service. Mais s’y rendre demeure une véritable gageure, parce que la sécurité, ou l’insécurité, est d’abord aussi psychologique. Cela crée une sorte de crise du droit dans ces zones, parce que des personnes qui sont dans certaines villes font appel aux avocats, mais ne sont pas sûres que ceux-ci aient la possibilité de s’y rendre par crainte légitime pour leur propre sécurité.
En plus de cela, les avocats doivent apprendre à être résilients, parce que les questions sécuritaires amènent aussi une crise du droit comme conséquence. Il faut s’adapter.
JIB : Quelles sont vos attentes vis-à-vis des pouvoirs publics pour renforcer l’État de droit et garantir une justice accessible à tous ?
Le Bâtonnier, Batibié BENAO : J’ai toujours dit que le rôle de l’État, de l’autorité politique, c’est de donner les moyens à la justice pour qu’elle travaille, et la laisser travailler sans se mêler de la manière dont elle est rendue, sauf à ceux qui l’animent de répondre de leurs fautes. Une fois que les moyens sont donnés, chacun fait son travail.
Je réitère la demande du Barreau de voir confier à l’Ordre la subvention destinée à l’assistance des plus faibles et des plus démunis devant les juridictions. C’est une exigence à la fois légale et légitime.
JIB : Quels sont les temps forts que le public ne devrait pas manquer durant cette semaine ?
Le Bâtonnier, Batibié BENAO : Les temps forts vraiment ouverts au public, ce sont les 30 et 31 juillet. Dans la cour de la Chambre de commerce, des équipes recevront ceux qui souhaitent avoir des consultations juridiques avec les avocats. Mais il y a surtout la finale de la conférence de stage. C’est l’école de guerre du Barreau. Nos armes, ce sont les mots, c’est la parole, le verbe.
Dans la conférence de stage, chaque année, il y a douze secrétaires de conférence, qui sont les meilleurs plaideurs d’une promotion déterminée. Cette année, la finale aura lieu à Bobo-Dioulasso, le 31 juillet à partir de 15h, dans la salle de conférence de la Chambre de commerce.
JIB : Quel message souhaitez-vous adresser à la population, particulièrement aux habitants de Bobo-Dioulasso ?
Le Bâtonnier, Batibié BENAO : C’est de leur dire que les avocats sont à leur disposition, que le Barreau est à leur disposition, et qu’il ne faut pas attendre d’être dans les difficultés pour rechercher un avocat. C’est la seule profession où aller en consultation coûte zéro franc la plupart du temps. Dans nos cabinets, nous recevons tous les jours des justiciables qui viennent nous exposer leurs problèmes, et cela ne coûte rien.

Je leur demande aussi d’être vigilants. Il ne faut pas confier ses problèmes à n’importe qui. Les avocats ont une déontologie rigoureuse et une éthique qui ne craignent aucune comparaison. Ils sont en plus assermentés et astreints au secret professionnel absolu. C’est important à savoir. Une fois dans un cabinet d’avocat, les confessions qui y sont faites, les faits qui y sont racontés viennent d’être ensevelis dans un tombeau. Le cabinet de l’avocat, c’est le tombeau des secrets. À aucun moment, un avocat ne va divulguer ce qui lui a été raconté par son client.
Enfin, je sais que de nombreux prestidigitateurs se font passer pour des avocats ou s’auto-attribuent des titres qui sèment délibérément la confusion. Il faut aussi toujours vérifier. Si quelqu’un dit qu’il est avocat, vérifiez toujours : nous avons un tableau, un numéro de téléphone et une adresse. Il faut s’assurer que l’on a vraiment affaire à un avocat et ne pas se faire gruger.
Nous sommes à la disposition des justiciables pour leur prodiguer une défense de qualité, des conseils de qualité, une représentation de qualité.
JIB : Le nombre d’avocats est-il aujourd’hui suffisant pour répondre aux besoins des justiciables sur l’ensemble du territoire ?
Le Bâtonnier, Batibié BENAO : Je pense que non. Ce n’est pas suffisant, parce qu’il y a environ 22 millions de Burkinabè pour environ 400 avocats. Toutefois, il faut aussi prendre en compte la structure et le poids de l’économie du pays. Quel est vraiment le marché du droit au Burkina Faso ? Au Luxembourg, j’ai vu un cabinet qui compte à lui seul plus de 750 avocats, soit plus de la moitié du Barreau d’un autre pays voisin. Mais le Luxembourg, c’est un pays très riche où vous retrouvez la crème économique et financière de toute l’Europe, voire d’une bonne partie de l’Occident ! Les critères d’appréciation sont donc un peu plus complexes.
JIB : Pour conclure, un mot sur l’arrêt de la Cour de cassation du 2 avril concernant les « juristes indépendants » ?
Le Bâtonnier, Batibié BENAO : Il y a eu beaucoup de désinformation faite à dessein sur les réseaux sociaux. La Cour de cassation n’a jamais autorisé des non-avocats à représenter des parties devant toutes les juridictions. Elle a simplement cassé un arrêt pour un problème de motivation juridique. D’ailleurs, pour saisir cette même Cour de cassation, le ministère d’avocat reste obligatoire. Ceux qui ont déduit que des juristes indépendants (j’ignore rigoureusement ce que cela signifie du reste) pouvaient désormais assurer la représentation de parties en justice sont allés vite en besogne et n’ont manifestement pas lu l’arrêt.
En tout état de cause, nous veillerons à ce que, dans les prochaines semaines, la Cour de Justice de l’UEMOA soit saisie de l’interprétation authentique de l’article 3 du Règlement n°05 UEMOA sur la profession d’avocat, pour mettre un terme à cette tentative de dénaturation du droit communautaire.
Entretien réalisé par Nouriatou Ouédraogo pour Justice Infos Burkina







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